Dernier clap pour Miklós Jancsó

miklos_jancso_p_2014 Il y avait des roses blanches, des œillets, des jacinthes et beaucoup d’émotion au cimetière Kerepesi de Budapest samedi 22 février, où artistes et amis, hommes politiques, admirateurs ont accompagné Miklós Jancsó dans son dernier voyage. Décédé le 31 janvier à l’âge de 92 ans, le cinéaste tourna des films ancrés dans l’histoire tumulteuse de son pays, dépeignant, dans un style épique et lyrique, l’oppression et la manipulation des masses par le pouvoir – par tous les pouvoirs. En mai 1968, pressenti pour gagner la palme d’Or à Cannes, il avait rejoint la révolution des cinéastes français, menée par Jean-Luc Godard et François Truffaut. Le festival de Cannes fut annulé. “Je me suis ôté à moi-même la possibilité de remporter un prix” avait plaisanté Jancsó (voir Miklós Jancsó, «le Vieux» de la veille – Libération).

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Le cimetière Kerepesi est, en bien plus grand et plus verdoyant, l’équivalent du Père Lachaise à Paris, un vrai parc où l’on se promène parmi les tombes et les grandioses mausolées des figures historiques. Et c’est dans ce parc que Miklós Jancsó avait tourné « Le seigneur m’a donné une lanterne à Budapest » en 1998, une irrésistible comédie à la Buñuel (http://www.liberation.fr/culture/1999/06/30/jancso-rejouissante-jouvencea-78-ans-le-cineaste-hongrois-bouleverse-son-style_274627). Elle dépeignait deux personnages, Kapa et Petike, l’un grand échalas quichottien, l’autre sous-fifre rondouillard à la Pança, errant sous des jours différents dans un monde chaotique.  Dans cette comédie le réalisateur s’était aussi amusé à mettre en scène sa propre mort. À la fin du film, la caméra le filmait vêtu de blanc s’éloignant vers le soleil couchant, et se retournant pour dire au revoir au public, un sourire malicieux aux lèvres… Puis on l’apercevait flottant dans une rivière, tel Ophélie, au son de la chanson du rocker András Lovási : “Il faut te dépêcher, les portes du ciel vont se fermer ”… Comme si Jancsó avait voulu préparer ses amis à ce moment inéluctable et prendre du champ sur la pointe des pieds, avec l’ironie tendre et légère qui le caractérisait. Lors du tournage, je lui avais demandé pourquoi il tournait sa comédie dans un cimetière.

« Les films se tournent en été. Et l’été, il fait délicieusement frais dans un cimetière »

avait répondu Miklós Jancsó en souriant.

Zoltan Mucsi Jancso

Le réalisateur Kornél Mundruczo, les comédiens Zoltán Mucsi (photo ci-dessus, publiée par le journal Magyar Narancs), Péter Scherrer et Balázs Gálko entre autres,ont lu des messages venus du monde entier : Andrzej Wajda, Mike Lee, Michael York, F.F Coppola… Celui de Gilles Jacob, président du Festival de Cannes, disait :

“Il y a des pays heureux dont l’âme rayonne pendant des décennies à travers un artiste de génie “.

Et l’actuel gouvernement hongrois ne soutient pas le cinéma hongrois comme ce dernier le mérite, a ajouté G. Jacob. Puis György Cserhalmi, acteur fétiche de Jancsó, et dont la silhouette athlétique semble indifférente aux outrages du temps, a parlé. Sobre, beau et émouvant. Chaque film avec “le Maître” était une bulle de bonheur et de liberté, a-t-il relaté. A la fin du tournage, finie la liberté. On rentrait chez soi et on retrouvait un quotidien terre à terre, avec les factures et le loyer à payer…

Et on attendait ton coup de téléphone qui nous dirait : on tourne un nouveau film ! Et on te retrouvait, cher Maître. J’aurais tourné n’importe quoi avec toi. Ce qui m’importait avant tout, c’était de baigner dans ce sentiment merveilleux de liberté”

Lors du tournage d’Allegro Barbaro, près du lac Balaton, un policier local, Józsi, avait été chargé par les autorités communistes de surveiller le tournage. Le soir, toute la troupe se retrouvait dans la maison de campagne du chef opérateur, János Kende, pour une soirée amicale et festive, comme de coutume en compagnie de Jancsó : le chanteur-poète Tamás Cseh grattait sa guitare, Tamás Eröss jouait du piano. L’acteur György Cserhalmi poursuit :

Un soir, après une chanson, le policier dit : Monsieur Jancsó, je vais rentrer chez moi pour enlever mon uniforme et je vais revenir habillé en civil. Parce que si je reste en uniforme, il faut que j’écrive un rapport sur vous. Le policier est revenu dans ses vêtements de tous les jours. Et il n’a plus jamais repris l’uniforme. Et moi, je vais faire la même chose : Monsieur Jancsó, je vais rentrer chez moi et enlever cet affreux uniforme (vêtements de deuil, NDLR).

Là, la voix de Csherhalmi se brise.

… et je vais attendre le coup de téléphone qui me dira que Jancsó tourne un nouveau film. En attendant de te revoir, Maître, que Dieu t’accompagne.”

György Cserhalmi Jancso

György Cserhalmi (au milieu), photo publiée par le journal Magyar Narancs.(à gauche: l’acteur Lajos Balázsovits, à droite Géza Szöcs).

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